Journal C'est à Dire 239 - Janvier 239

H I S T O I R E 24 L es Suisses n’étaient pas les seuls à cogi- ter sur la mise au point d’un mouve- ment quartz. On y réfléchissait aussi chez Lip qui présentera ses premiers proto- types quartz en 1971. Mais le principal concurrent n’est autre que le japonais Seiko. S’il n’a pas la primeur de l’invention, le groupe nippon damera néan- moins le pion aux horlogers suisses en commercia- lisant en 1969 la pre- mière montre à quartz : l’Astron 35 S.Q. Pour autant, même dans le quartz, la pré- cision suisse reste de mise puisqu’en décembre 1967, le C.E.H. inscrit dix modèles de Beta 2 au concours annuel de précision de la société suisse de chronométrie. Ils raflent alors les dix premières places devant dix Seiko. “À partir de là, les concours perdent beaucoup de leur intérêt. L’invention du quartz remet en cause l’utilité des obser- vatoires pour certaines fonctions chronométriques” , note Régis Huguenin, conservateur au musée international d’horlo- gerie de La Chaux-de-Fonds. Ce spécialiste de l’histoire hor- logère rappelle que la techno- logie quartz est bien antérieu- re à 1967. “Le concept remonte aux années trente. Il a d’abord servi à la fabrication d’horloges à quartz dont les premiers modèles ont été mis au point vers 1950 en Suisse.” Les chercheurs du Centre Électronique Neu- châtel parviendront à résoudre avant les autres une équation à trois inconnues : pré- cision, miniaturisation et basse consommation. Utile aussi de signaler que la montre à quartz a été précédée en 1960 par la sortie de la pre- mière montre électronique, l’Ac- cutron, réalisée par l’américain Bulova. L’année 1960 correspond aussi à la création du Centre Élec- tronique Horloger financé par les manufactures suisses sou- cieuses de mutualiser leurs recherches. “Le C.E.H. a été fon- dé sous l’impulsion de Gérard Bauer qui présidait alors la Fédé- ration horlogère. Ce diplomate visionnaire pensait que l’élec- tronique pouvait révolutionner l’horlogerie” , souligne Christian Piguet, un ancien du C.E.H. pas- sionné par l’histoire des tech- niques. En 1962, le laboratoi- re neuchâtelois dirigé par Roger Wellinger recrute sept ingénieurs de retour des États-Unis et cinq autres issus de ce qui devien- dra plus tard l’École Polytech- nique Fédérale de Lausanne. L’équipe a pour mission de déve- lopper une montre-bracelet ayant au moins un avantage sur les montres existantes. Elle travaillera dans deux direc- tions : l’électronique avec le pro- jet Alpha et le quartz avec le projet Beta. Il faudra près de cinq ans aux chercheurs neu- châtelois pour réussir à minia- turiser l’électronique servant à la mesure des oscillations du quartz. Ils appliqueront le même raisonnement pour l’autonomie avec la création d’une pile pou- vant tenir dans une montre-bra- celet et disposant d’une année d’autonomie. Les inventeurs de la montre à quartz ont vite été rattrapés par l’outil de production Seiko sur le plan de la commercialisation. Conçues par un consortium de 16 marques horlogères, les pre- mières montres à quartz suisses seront mises en vente fin 1970, soit avec une année de retard par rapport aux Japonais. “Les deux pays n’avaient pas la même conception de l’horlogerie. Les horlogers suisses tenaient à maî- triser cette technologie en pariant sur la qualité. Ils pensaient qu’on pouvait faire de belles montres à quartz alors qu’au Japon, l’ob- jectif était d’abord de faire une montre bon marché. Les outils de production n’étaient pas les mêmes” , explique Régis Hugue- nin. En Suisse, le quartz était le fait de plusieurs manufactures alors qu’au Japon, Seiko avait pra- tiquement le monopole. Les Suisses étaient également hési- tants à lancer un produit sus- ceptible de concurrencer leur garde-temps mécanique. Cer- tains estiment que cette réti- cence à s’engager sur le marché de la montre à quartz serait l’une des causes de la crise horlogère suisse des années soixante-dix. D’autres explications sont avan- cées comme la difficulté de l’hor- logerie suisse à produire en mas- se des montres de qualité. Les Suisses ont également per- du face aux Japonais le marché américain. Conséquences : de 1970 à 1980, le nombre d’em- plois horlogers suisses va dégrin- goler, passant de 90 000 à 30 000. La crise se traduira également par la disparition de nombreuses marques suisses. Il faudra attendre le milieu des années quatre-vingt pour voir se des- siner la sortie de crise symboli- sée par le lancement de la Swat- ch. L’horlogerie suisse retrouvera aussi le chemin de la croissan- ce en se repositionnant sur les montres mécaniques haut de gamme. Un pari luxueux qui s’avère aujourd’hui profitable sur le plan économique. La ven- te des 6,9 millions pièces méca- niques exportées en 2016 par la Suisse a généré un chiffre d’af- faires de 14,7 milliards de francs suisses. Soit quatre fois plus que la vente des montres à quartz “Swiss Made” fabriquées à plus de 18 millions de pièces. La montre de demain sera-t-elle connectée ou pas ? “On fait sys- tématiquement référence à la cri- se du quartz. Faut-il ou pas prendre ce virage technologique ? Pour l’instant, le développement de la montre connectée n’a pas d’incidences sur la montre méca- nique. Les finalités ne sont pas les mêmes. Ce sera peut-être l’en- jeu du poignet avec la difficulté de porter plusieurs montres simultanément” , suggère le conservateur. Pour Christian Piguet, le Centre Suisse d’Électronique et de Microtechnique qui s’est sub- stitué au C.E.H. en 1984 a toutes les compétences pour réaliser une montre connectée basse consommation. “Reste à savoir si les marques suisses ont la volonté d’aller plus loin. On maî- trise la technologie sans savoir si cela peut déboucher sur des produits économiquement ren- tables.” n F.C. Quand les Suisses remportent la course contre-la-montre du quartz Il y a 50 ans En août 1967, les travaux menés depuis cinq ans par les chercheurs neuchâtelois du Centre Électronique Hor- loger (C.E.H.) aboutissent à la présentation de “Beta 1” et et “Beta 2”, nom de code des premières montres- bracelets électroniques à quartz. Une invention qui va bouleverser le visage de l’horlogerie. Les projets “Beta 1” et et “Beta 2”. L’ invention de la première montre à quartz ne restera pas sans suite au sein du C.E.H. où les ingénieurs et scien- tifiques vont multiplier les inno- vations dans le domaine de l’élec- tronique miniaturisée, tremplin de la révolution numérique. Les travaux sur le quartz ouvrent en effet la voie de l’électronique basse consommation qui est aujourd’hui au cœur du déve- loppement des objets connec- tés. En 1984, la Confédération orga- nise la fusion du C.E.H. avec deux autres laboratoires pour fonder le C.S.E.M. Ce centre de recherche et de développement est spécialisé dans les micro- technologies, les nanotechnolo- gies, la microélectronique, le pho- tovoltaïque… Il compte aujour- d’hui 450 chercheurs hautement qualifiés répartis à Neuchâtel, Alpnach, Muttenz, Landquart et Zürich. “Le C.S.E.M. travaille pour des horlogers et beaucoup d’autres clients demandeurs de circuits intégrés basse consom- mation. On en trouve dans tous les secteurs de pointe : télé- phonie, informatique, médical” , résume Christian Piguet. n “Le concept d’une horloge à quartz est bien antérieur à l’invention des prototypes Beta 1 et 2”, souligne Régis Huguenin, le conservateur du musée d’horlogerie de La Chaux-de-Fonds devant la première horloge à quartz suisse fabriquée vers 1950. Toujours à la pointe de l’électronique miniaturisée Les chercheurs du Centre Électronique Horloger qui ont créé la première montre-bracelet à quartz en 1967. De gauche à droite : Charles-André Dubois, François Niklès, Jean Hermann, Richard Challandes et Charles Frossard. Le calibre Beta 1, l’un des deux prototypes de mouvement horloger à quartz mis au point en 1967 par le Centre Élec- tronique Horloger à Neuchâtel (photo M.I.H.).

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